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    « Notre diversité est une force »

    Edwy Plenel, président et co-fondateur de Médiapart
    © DR

    Entretien avec Edwy Plenel, président et co-fondateur de Médiapart, à l'occasion de sa venue à Bayonne dans le cadre du festival Les Éthiopiques.

    Une « résistance qui se tiendrait avec force et gaité ». C’est sur ce thème que les Ethiopiques prolongeront ce vendredi 7 avril les discussions déjà ouvertes par Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant lors d’éditions passées, au plus près « de ce que la vie à de plus vivant ». Un enjeu essentiel, un « combat vital » que défendra Edwy Plenel en prônant la pluralité, le multiculturalisme, la rencontre de l’autre sans peur de perdre son identité. Il faut dire que le président de Mediapart est « culturellement façonné par l’imaginaire que portent Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau » dans cette « poétique de la relation » et cette « créolisation » des langues et des cultures que défendait Edouard Glissant et qui trouvent un écho en terre basque.

    Qu’est ce qu’une « résistance qui se tiendrait avec force et gaité » ? 
    Cette référence fait allusion à ce que, pour ma part, je défends et que j’ai illustré dans le livre Dire non. Cette idée qu’il nous faut un imaginaire qui se réclame de la beauté, de la bonté, face aux imaginaires de haine et de peur. Ces résistances-là sont des résistances créatives, ce ne sont pas des résistances négatives. Ce sont des résistances qui empruntent le chemin des causes communes. Qui rassemblent tous ceux qui, dans leurs diversités, ont de bonnes raisons de lutter, de résister. Dans ce lot, il y a toutes les causes de l’égalité qui concernent aussi bien les causes de discrimination et d’inégalités sociales. Au fond, le combat des causes communes de l’égalité, c’est cet idéal originel que nous naissons libres et égaux en droit sans distinction d’origine, d’apparence, de croyance, de sexe, de genre. C’est un levier immense pour avancer tous ensemble. C’est au cœur des droits des femmes, c’est au cœur de l’égalité des peuples, c’est au cœur du refus que l’on proclame qu’il y a des humanités supérieures à d’autres, des cultures ou des civilisations supérieures à d’autres. L’idée de ce festival est de prendre cette hauteur, qui est le seul moyen de faire reculer les haines et les peurs qui, nous le savons, travaillent nos sociétés. 

    Nous sommes dans un idéal -c’est vous qui employez le terme- mais en accompagnement d’un film qui, certes, sur le papier, parle d’amour et de paix, mais évoque aussi un conflit très dur…
    Je n’ai pas vu le film. Je suis invité au débat. Je verrai si le film donne un des aspects des problèmes sur la longue durée. Tout le monde regarde la catastrophe de l’Irak, de la Syrie, et tout le monde oublie la longue durée des causes. Ce que l’on appelle l’occident et qui est une création politique, a sa part de responsabilité. Il faut réfléchir au fait que nous ayons longtemps soutenu les dictateurs de cette région, Sadam Hussein en Irak, la famille Assad, qui sont des dictatures terribles pour leurs peuples. Pour revenir à la question kurde, il faut rappeler qu’à la fin de l’empire Ottoman, la France, la Grande Bretagne, les États Unis ont agi dans cette région, en oubliant la diversité des peuples. Les kurdes sont une vraie nation, il y a une histoire et une langue communes, qui sont aujourd’hui morcelées sur plusieurs États, en Turquie, en Irak, en Syrie et en Arménie. Quand on crée, sur une longue durée, des injustices, les peuples essayent de les combattre. Parfois ils les combattent en piétinant, en ayant leur tristesse de n’avoir pas toujours gain de cause et de ne pas être reconnus dans leur dignité. Ce sont de longs combats. Dans une partie des mouvements kurdes, il y a un combat pour affirmer l’égalité entre les hommes et les femmes, pour refuser la domination des hommes sur les femmes, donc un combat qui est celui de l’émancipation. 

    Pour revenir à cette idée de « causes communes » de l’égalité, je suppose que ce n’est pas un hasard si Benat Achiary, l’organisateur du festival, cite Patrick Chamoiseau. Vous êtes proche de Chamoiseau, d’Edouard Glissant et de cette « poétique de la relation » ?
    Bien sûr. C’est la raison de cette invitation. J’ai grandit à la Martinique. J’ai bien connu Edouard Glissant. Quand il a fait son rapport pour demander, à l’initiative d’un premier ministre français, qu’il y ait une maison des esclavages, il l’a dédié à mon propre père. Ils étaient profondément liés. Et moi je suis presque culturellement façonné par l’imaginaire que portent Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, qui est celui des caraïbes. Un imaginaire de l’archipel, un imaginaire de l’identité en relation, un imaginaire de la « créolisation », un imaginaire des identités multiples. Edouard Glissant avait coutume de dire que toute identité vivante est une identité en relation avec d’autres identités. En revanche, l’identité à racine unique est une identité qui est en train de mourir, une identité qui se coupe du vivant qui l’entoure, un peu comme si une plante oubliait les radicelles, les rhizomes, oubliait le « type terreau » qui l’a nourri. Et qui l’a nourri des autres plantes.

    La France est de ce point de vue un pays qui a ce défi devant elle : avoir l’imaginaire de ce qu’elle est. Nous sommes un pays pluriel, nous sommes un pays multiculturel, nous le sommes dans l’hexagone, des basques aux bretons, aux occitans, aux corses, aux savoyards, mais aussi dans la diversité de notre peuple issu de la longue projection sur le monde donc la longue durée coloniale qui a également enrichi notre peuple. Moi même je suis un breton d’outre-mer. J’ai une citoyenneté française, j’ai une langue française, mais cela n’exclu pas mon identité. J’ai grandit à la Martinique, puis ensuite en Algérie, ma compagne est issue des migrations européennes, des communautés juives d’Europe centrale… Je suis tout cela à la fois. Et c’est une richesse. Ce n’est pas un égarement, ce n’est pas une perte. Ceux qui s’égarent sont ceux qui se ferment à cette pluralité. Je pense que la France doit affirmer cette unité dans la diversité. Elle doit refuser le grand « Un » et le grand « même » qui, loin de lui donner force, l’entraine dans le gouffre, l’entraine dans un isolement par rapport au monde tel qu’il est. Cette diversité qui est la notre est une force dans le moment de globalisation, d’interdépendance. 

    On constate pourtant un repli identitaire…
    Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau ont eu le courage, en 2007, de dénoncer ce qui était une honte et qui a diffusé un poison dans le débat public français qui fut ce ministère de l’identité nationale et de l’immigration. Ce ministère de l’identité national au singulier, en l’alliant au rapport aux autres, c’était une façon de brandir la France contre le monde et par conséquent, contre elle-même. Car le monde est aussi en nous. Il est dans notre langage, qui est plein de mots venus d’ailleurs, il est dans notre nourriture, il est dans notre musique, il est dans la pluralité de nos cultures et de nos langues. C’est un combat essentiel. Je dis souvent que, pour qu’une page tienne, il faut qu’il y ait des marges. Ce sont les marges, qui sont importantes, qui permettent à un texte de tenir dans une page. Pour moi, ce qu’incarnent Edouart Glissant et Patrick Chamoiseau, c’est la façon dont cet imaginaire en langue française des Outre-mer nous rappelle à l’essentiel. C’est ce que nous voyons même aujourd’hui avec le mouvement social guyanais. Ce sont des marges de ce qu’est la France en termes de frontières, de nationalités qui nous rappellent à l’essentiel, c'est-à-dire au monde. C’est pour moi le combat vital aujourd’hui, sans lequel nous n’arriverons pas à redresser ce pays.

    Festival Les Éthiopiques
    Vendredi 7 avril, 19h à l'Atalante, projection du film Terre de roses, suivi d'un échange avec Edwy Plenel et d'une performance artistique avec André Minvielle, Benat Achiary, Hamid ben Mahi.

    Entrée : 10 euros

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