• [Aller au menu]
  • Actualité

    « On n’apprend pas à parler avec la télé ! »

    La conférence sur les dangers des écrans aura lieu le 16 mars à la Maison des associations
    © DR

    Dans le cadre des Journées de la petite enfance, Michel Desmurget, Docteur en neurosciences cognitives, animera une soirée débat intitulée « Les écrans et le petit enfant ». Elle aura lieu jeudi 16 mars à la Maison des associations.
    Rencontre.

     

    Michel Desmurget
    © DR

    A la lecture de votre livre TV lobotomie, il ressort un propos assez radical sur l’usage ou plutôt le non usage que nous devrions faire des écrans, en particulier avec les plus jeunes. Pourquoi une telle position ?

    Michel Desmurget : parce que c'est une réalité établie depuis 50 ans par des milliers d'études scientifiques convergentes. Pour écrire le bouquin, j’ai compilé toute cette littérature. Le résultat est sans appel : chez l'enfant les écrans entraînent des retards du développement aussi bien intellectuel que somatique.

    Pourriez-vous donner quelques exemples des troubles que vous avez pu observer ?

    Michel Desmurget : je donnerai de nombreux exemples lors de la conférence. Néanmoins, je citerai ici celui du mode de développement du langage chez le très jeune enfant. Toutes les études montrent que la télévision et tous ces DVD soit disant éducatifs retardent le développement du langage. Ce dernier se développe dans l'interaction humaine. Quand le bébé regarde la table le parent dit "table". Quand le bébé produit un son comme "graou", par exemple, le parent sourit, fait une grimace, capte l'attention du bébé avant de répéter "graou" ; et le bébé à son tour reprend ce son. Ce jeu est indispensable à la mise en place du système phonatoire, sans doute le plus complexe de nos systèmes sensorimoteurs. Non seulement, la télé et les DVD ne sourient pas, ne savent pas où le bébé regarde et ne reprennent pas les sons qu'il émet aléatoirement mais ils confisquent du temps sur d'autres interactions effectivement nourrissantes. D'où leur effet terriblement délétère sur le développement du langage.

    Typiquement, la moyenne d’heures de télévision regardées en France s’élève à 5 ou 6h par jour. Quels en sont les effets sur le langage ?

    Michel Desmurget : On estime que la télévision diminue de 40 % le nombre des interactions verbales que l'enfant va avoir avec ses parents. C'est colossal car, encore une fois, c'est l'ampleur et la fréquence de ces interactions qui prédit le mieux, chez l'enfant, la qualité du développement langagier à long terme.

    Les effets sont également dévastateurs sur l’attention des enfants, y compris dans le cas où la télé est allumée à destination des adultes, n’est-ce pas ?

    Michel Desmurget : oui, car même dirigée vers un jeu "classique", l’attention de l’enfant est fréquemment captée par les bruits et la luminosité de l’écran. Cela perturbe précocement le développement de l'attention soutenue, attention que l’enfant construit progressivement en se focalisant sur les cubes, la petite girafe ou les divers objets qu'il manipule. Or, c'est cette attention soutenue qui nous sera la plus utile ultérieurement, à l’école notamment. Elle est la véritable colonne vertébrale de notre intelligence. Et pour développer ce genre d’attention chez le jeune enfant, l'évolution n'a rien trouvé de mieux que les kaplas, les Legos, les coloriages ou le "ne rien faire" qui pousse l'enfant à se concentrer sur les divers aspects de son environnement.

    Le sujet interpelle, y compris les pouvoirs publics. Que pensez-vous notamment de la règle du 3-6-9-12, qui dit : « pas d’écran avant trois ans, quelques avantages de trois à six, encore plus de six à neuf, etc. » ?

    Michel Desmurget : c’est pour moi une géniale escroquerie marketing – car avant trois ans, l’enfant n’est la cible d’aucun publiciste, il n’est pas encore prescripteur. On peut donc sans coût se donner le beau rôle de l'honnête humaniste. A partir de trois ans toutefois, il devient intéressant. Mais les écrans ne sont pas moins délétères à 5 ans qu'à 2 ! Il faut savoir, par exemple, qu'une cause majeure de l’obésité enfantine renvoie au nombre de publicités alimentaires vues par les enfants à la télé. Alors pourquoi 3 ans ? Bien sûr, vous trouverez toujours un "poisson volant" auxquels les journalistes donneront la parole pour dire l'exact contraire de ce que disent tous les autres chercheurs. Mais n’oublions pas que derrière certaines institutions sanitaires et autres prises de position "étranges" se cachent souvent des industries qui pèsent des milliards de dollars. Le passé a montré, pour le tabac, l'industrie pharmaceutique ou sucrière, que l'honnêteté intellectuelle et le sens du bien commun n'étaient pas, loin de là, la priorité de ces conglomérats.

    Que pensez-vous de cette tendance à dire « on ne peut pas lutter contre la modernité, ni interdire les écrans ; il faut vivre avec son temps » ?

    Michel Desmurget : les études qualitatives montrent que les enfants qui vivent sans télé ni tablette sont moins anxieux. Ils dorment mieux et sont globalement plus heureux. Il faudrait m’expliquer pourquoi on ne pourrait pas s’en passer. L'idée marketing du "paria social" ne résiste pas une seconde à une analyse sérieuse. D’ailleurs, aux Etats-Unis, ce sont les enfants des parents qui travaillent dans les milieux high tech qui sont les mieux protégés ; les enfants issus des milieux les mieux informés, donc.

    Est-il possible de changer les habitudes, une fois installées ?

    Michel Desmurget : plus on commence tôt, mieux c’est. Il est difficile de dire du jour au lendemain à un ado qui a été gavé d'écrans toute sa vie : « maintenant c’est fini ! » Je crois que dès le plus jeune âge, il faut expliquer. On peut dire aux enfants, « pas d’écran parce que ça rend bête, ça pourrit le sommeil, etc. ». Il faut lui expliquer avec des mots simples que ce n’est pas une punition mais un cadeau fait à son bon développement. Une mère australienne a tenté l'expérience du "plus d'écran" avec ses 3 ados et raconté l'histoire dans un bouquin. Cela a été compliqué pendant un mois. Puis elle a vu arriver toutes sortes de bénéfices. Des ados moins énervés, une vie familiale plus riche et apaisée, de meilleurs résultats scolaires, un aîné accro aux jeux vidéo qui se remet à la musique, etc… Pour les parents, il s’agit d’un acte éducatif. C'est un choix qui leur incombe comme de décider d'inscrire leur enfant au violon, au foot ou au théâtre. On ne peut pas dire il choisira quand il sera grand, car ce qu'il deviendra en grandissant dépend directement des expériences (notamment précoces) qu'il aura vécues.

    Soirée débat "Les écrans et le petit enfant", jeudi 16 mars, accueil dès 19h15, maison des associations, entrée libre.

    En savoir plus sur les Journées de la petite enfance du 11 au 18 mars

    A lire aussi

    Actualités